D O U Z I E M E_ S E A N C E

 

Du très lourd !

Shutter Island, de Martin Scorsese
Un thriller qui tracte le spectateur dès la première image.
1954. Au large de la Nouvelle-Angleterre, baie de Boston. Deux hommes, lookés « polars années 50 », sur le pont d'un bateau à destination de Shutter Island, une île sur laquelle se dresse un ancien fort de la guerre de sécession,reconverti en prison hôpital à destination de criminels ultra dangereux présentant de plus des troubles psychiatriques. Ces passagers, le marshal Teddy Daniels et son nouvel équipier Aule, sont chargés d'enquêter sur la récente disparition d'une « pensionnaire » accusée d'avoir noyé ses trois enfants. Urgent de la retrouver. Raison pour laquelle les deux policiers fédéraux débarquent sur l'île. L'accueil particulier du service sécurité accentue leur fébrilité. Il en sera de même face aux personnels pénitentiaire et soignant. Mines patibulaires, hyper armement, hiérarchie peu loquace retranchée derrière un mystérieux « protocole », sorte de règlement intérieur. D'entrée, le duo, malgré un mandat officiel, est prié de déposer les armes. Le marshal Daniels (Leonardo DiCaprio) obéit à contrecoeur.Son impression d'être lui-même incarcéré est visible.
A la seconde où le bateau accoste et que les deux fédéraux posent le pied sur le ponton, la musique prend une dimension angoissante. Les notes de contrebasse envoûtent. La force du film réside dans le fait qu'on entre dans cet univers décalé non pas en spectateur voyeur mais en participant. Les lourdes portes se referment sur nous, et nous « subissons »...
Pour Scorsese, qui aurait lu le roman de Dennis Lehane qu'après avoir lu le scénario, il y avait au moins cinq possibilités de faire ce film. Pour ma part, je n'ai pas eu l'occasion de le lire. Scorsese a précisé qu'il voulait que son public fasse le chemin avec lui. Diablement pervers dans sa mise en scène, calibré dans son montage entrecoupé de courts flash-back lisibles, OK, il y parvient parfaitement.
Les enquêteurs mènent les investigations à l'intérieur d'un circuit fermé oppressant. La fuyarde au coeur de l'affaire, surveillée de près, s'était jouée d'une cellule fermée de l'extérieur et d'une chaîne de gardiens. Daniels et Aule ont une marge de manoeuvre limitée,sous la houlette du psychiatre de l'établissement obsédé par la nature des soins à pratiquer sur les patients, et interprété par un Ben Kingsley encore plus glacial que d'ordinaire. Une scène « intimiste » entre guillemets permet de retrouver le grand Max Von Sydow. Daniels révèle à son équipier Aule qu'il s'était porté volontaire pour cette mission. D'où son acharnement à progresser dans le sordide, avec schizophrénie ambiante, patients dangereux, gardes et soignants déroutants. Le marshal Daniels DiCaprio est déterminé à souhait, puis curieusement bizarre, tandis que le Dc Cawley Kingsley file l'envie de prendre nos jambes à notre cou et de cavaler prendre le prochain ferry. D'ailleurs, ce dernier est rare, surtout qu'un ouragan s'abat sur l'île. Ce qui permet de magnifiques vues de nuages, vagues et falaises escarpées.Ainsi qu'une visite de cimetière limite gothique.
Daniels se sent prisonnier. Une contrainte sournoise, car les enquêteurs ont la possibilité d'aller et venir entre les bâtiments, l'extérieur et la côte. A leur guise. Ou presque. Mais ils ne reçoivent aucune aide notable. Peu à peu un climat d'angoisse s'installe. Alors interfèrent le surnaturel, la paranoïa, l'onirisme, le dantesque, sans jamais être gênant. On persévère avec Daniels, d'autant que pris entre présent et passé, il semble négliger sa fonction de base. Son nouvel objectif,entrer dans le bâtiment des hyper dangereux, dans l'espoir d'y dénicher le pyromane responsable, entre autres, de la mort de sa femme Dolores, brûlée vive dans l'incendie de l'immeuble où ils habitaient...
Par la suite, une fouille en bord de mer déchaînée permet à Daniels de découvrir un refuge dans les rochers d'un noir intense. Il s'y introduit, après avoir franchi une véritable barrière grouillante de rats. La planque de la fugitive, qui lui révèle n'avoir jamais eu ni enfants ni mari...
Le mystère ne fera que s'épaissir, au fur et à mesure que le marshal tendra d'oeuvrer pour son propre compte.
Trop plein de violence, beaucoup d'émotions, drame psychologique, tout cela, dans Shutter Island. A mon avis, une des bonnes idées est que le héros soit un marshal, ce qui renforce la crédibilité. La musique épisodique de Gustav Mahler est la bienvenue dans l'atmosphère oppressante. Le revirement de situation final est éblouissant. Les moindres détails qui égrènent le film prennent place et importance, faisant se reboucler l'intrigue. Les ultimes paroles du marshal Daniels sont troublantes. « Mieux vaut vivre comme un monstre ou mourir en homme bien ? »
On déserte notre siège, satisfait de ce puzzle où la totalité des pièces sont emboîtées, mais peiné pour le devenir du héros, personnage indissociable de DiCaprio. Ouf, ça soulage de revoir la lumière du jour. Quant au prochain ferry...
Un film exceptionnel. Rare. Et pourtant, je l'ai visionné avec un réel handicap : avoir vu la veille le PUBLIC ENEMIES de Michael Mann. La vie du braqueur légendaire John Dillinger n'a aucun rapport avec le film de Scorsese, certes, mais il a assez de charme et d'intérêt pour nous embouteiller l'esprit à une séance du lendemain. Sans oublier l'excellent Johnny Depp qui, bien que le jour et la nuit avec DiCaprio, parvient à imposer son image sur celle du marshal Daniels. Juste par moments, heureusement. Ne pas oublier Marion Cotillard, très hollywoodienne années 30...
Que du lourd, comme dirait, qui déjà ?

Une affaire privée, de Guillaume Nicloux
Le détective privé Thierry Lhermitte à la recherche d'une jeune femme de 21 ans prénommée Rachel.
Lui, blasé à souhait, sparadrap sur le nez rappelant le Jack Nicholson de Chinatown, excelle à renouveler l'image du privé U.S. Il largue à des années lumières son personnage de Un été à Tanger d'Alexandre Arcady.
Elle, absente et pourtant omniprésente.
La voix off apporte un réel attrait. L'enquête progresse de façon classique et intéressante, au coeur d'un éclairage dont l'option semble être de verdir ou rougir les visages.C'est aussi l'occasion de revoir Robert Hirsch. Lorsque la disparue sera retrouvée hélas morte, on repartira pour un tour avec ce privé attachant.
Un polar américanisé, sombre surtout par sa lumière (!)...

Coeurs perdus, de Todd Robinson
Drame policier inspiré d'une histoire vraie, et se situant aux Etats-Unis fin des années 40.L'inspecteur Elmer C.Robinson peine à supporter le suicide par balle de sa femme dans leur salle de bains, demeuré inexpliqué. Versant job, il baisse les bras. Jusqu'à ce qu'une affaire le ressuscite : une femme retrouvée les veines ouvertes dans sa baignoire. D'emblée, ne croyant pas à un suicide, il s'intéresse à ce cas a priori banal. Son acharnement à démontrer un homicide lui fait rencontrer un couple d'assassins de femmes seules.Passion amoureuse et folie meurtrière.Le flic anéanti va recouvrer le moral dans l'arrestation des amants diaboliques.
Un bon et beau film, nostalgique, avec l'esthétisme de l'époque. Rempli de coeurs perdus. Ceux des victimes esseulées, ceux des deux tueurs et celui du policier. Dans le rôle du flic Robinson, en plus d'être juste, John Travolta est tout simplement attachant.
Deux précédents films inspirés de ce fait réel : Les Tueurs de la lune de miel, de Leonard Kastle, et Carmin profond, d'Arturo Ripstein.

Que du lourd, je vous ai dit.

 

Roland Sadaune

Entracte…


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